vendredi 14 décembre 2012

Avant demain...



C'est étrange, j'ai ce besoin depuis toujours de vous raconter les choses... C'était passé, un peu, le temps faisant son œuvre sans doute... Mais c'est revenu, en force, depuis plusieurs jours... et pourtant je ne sais pas, déjà, comment je voudrais commencer cette lettre... Dois-je vous appeler "Madame", ce petit nom un peu froid, un peu distant, qui convient pour à peu près toutes les situations… quand je sens déjà que ce mot ne convient pas à la nôtre, de relation... Car au final, vous ne savez rien de moi, et j'en sais assez peu sur vous... mais nous partageons quelque chose qui ne se décrit pas, qui dépasserait les mots que je peux écrire aujourd’hui, quelque chose, ou plutôt ce quelqu’un, qui nous lie un peu vous et moi… Parce que vous et moi partageons une petite fille qui est aujourd’hui la mienne mais qui un jour pas si lointain fût la vôtre.

Longtemps j'ai cru que je pourrais me passer de cette lettre... et là encore, peut-être restera-t-elle cachée dans mes dossiers, peut-être est-ce simplement à ma fille qu'il reviendra le droit de la lire un jour, ce jour où elle se posera des questions, sur elle, sur nous, sur son histoire, et sur vous, forcément nous y viendrons...

Aujourd'hui, déjà, nous parlons de vous parfois. Je lui raconte sa petite vie d'avant moi, d'avant que je devienne sa maman de cœur puis sa maman tout court... Et ces mois pendant lesquels vous l'avez portée en vous, ces heures qu'elle et vous avez partagées, à l'abri dans ce lieu qui a aussi vu notre rencontre avec elle…

Dans les moments importants de sa vie, j’ai pour vous une pensée emplie de tendresse, me disant que je suis là pour vivre ces moments-là avec elle, et que c’est tellement bien comme ça !
Avant elle, quand nous attendions de pouvoir devenir les parents d’une enfant née du ventre d’une autre, je me suis souvent demandée quels seraient mes sentiments à votre égard, sans avoir pu répondre par avance à cette question… parce que bien sûr, il n’y a pas en moi UN sentiment pour vous, il ne s’agit pas d’une émotion unique mais bien de quelque chose qui évolue, qui bouge, qui change, au rythme, sans doute, de mes propres changements… au rythme, sans doute, de ses questions à elle...

Au début, je vous en ai voulu… Je vous en ai voulu de l’avoir laissée sans un mot, sans une explication, me laissant du même coup moi-aussi avec des questions sans réponse. J’aurais aimé savoir pourquoi parce qu’un jour Elle, elle voudra le savoir… et ce jour-là je n’aurai d’autre réponse à lui donner que « je ne sais pas »… J’ai du mal avec les « je ne sais pas »… j’ai toujours pensé que ce n’était pas une réponse… alors ne pas en avoir d’autres à donner à une question aussi cruciale que celle-là me paraissait tellement difficile… Et puis, petit à petit, je me suis demandée si savoir pourquoi changerait vraiment quelque chose… Je ne le sais pas mais je peux imaginer que non, cela ne changerait peut-être rien du tout, c’est là, c’est  l’histoire de ma fille, c’est votre histoire à vous, c’est ce que vous partagez avec elle… et peut-être qu’elle trouvera des réponses qui lui conviennent. De mon côté, il me faudra simplement assurer l’équilibre dans ces moments-là… M’assurer que je peux la soutenir, l’aider à tenir droite, et puis à avancer dans sa vie, avec ce puzzle dont il manque quelques pièces…

J’ai donc du d’abord vous pardonner… et me pardonner aussi de n’avoir pas protégé ma fille. Ce sentiment est étrange, ne connaissant pas son existence, comment aurais-je pu y changer quoi que ce soit… Mais je pense après coup que c’est ainsi que je suis réellement devenue sa mère, en me pardonnant de ne l’avoir pas protégée, et en lui disant combien j’aurais aimé lui épargner ces jours difficiles…

J’ai l’envie aujourd’hui d’avoir de vous une belle image, une image positive, sereine, apaisée et apaisante, me permettant sans doute de véhiculer cette  même image à ma fille… Parfois, quand je la regarde, il m’arrive de vous imaginer sous ses traits à elle… Mais parfois, aussi, j’oublie qu’elle a eu cette vie avant, j’oublie que ce n’est pas moi qui l’ai portée, j’oublie qu’elle n’est pas sortie de mon ventre… parce que je l’ai attendue avec tant de force, tant d’espoir, tant d’amour que je crois l’avoir portée longtemps en moi, quelque part très près du cœur sans doute…

Aujourd’hui, et hier déjà, et demain encore, et après toujours, nous comptons avec bonheur chacune des journées passées à ses côtés et nous remercions le destin, le fil rouge, nos histoires croisées, nos routes entremêlées… de l’avoir mise, Elle, sur notre chemin et dans nos vies.

Elle parle maintenant de vous, de sa maman d’avant, de sa maman de ventre, de la dame qui l’a portée quand elle n’était encore qu’une toute petite chose dont finalement personne ne connaissait l’existence, pas même vous sans doute, elle parle de vous et de ce passé qu’elle porte en elle. Il me semble parfois que ce sont ses propres souvenirs qu’elle raconte et non pas ce que nous lui en avons dit… je me demande alors ce qu’il lui reste de cette première part de vie, celle qu’elle aura vécu sans nous. Ce qu’il lui en reste, je le crois, c’est cet éclat particulier dans le regard et déjà, si petite, cette attention au bonheur, le sien et celui des autres, ce besoin de dévorer la vie à pleines dents et surtout d’ouvrir grand ses beaux yeux noirs pour ne rien en perdre… Oui, c’est quelque chose comme cela, je crois.

Madame, j’ai envie de vous dire que ma fille est une petite fille exceptionnelle, extraordinaire, hors du commun, qu’elle est belle comme tout, qu’elle sait très bien ce qu’elle veut, et aussi ce qu’elle ne veut pas, qu’elle ira loin, certainement, mais surtout qu’elle ira exactement là où elle le souhaite dans la vie, que cette petite fille est un petit soldat, combattif, qu’elle est sortie gagnante d’une bataille qui n’a pas du être simple pour elle et surtout qu’aujourd’hui, elle n’est plus jamais seule…

Demain, cela fera deux années entières avec elle, deux années que nous vivons chaque matin le bonheur de la voir arriver, ses petits pieds toujours nus, la tête ébouriffée de ses rêves de la nuit... Cela fait deux ans maintenant que nos destins se sont scellés à la vie de cette toute petite fille qui nous attendait.

Et lorsqu’elle me dit que c’est elle qui nous a trouvés, je veux bien la croire…

4 commentaires:

Maryse a dit…

Ca y est je pleure..... je ne sais pas si cela se dit... mais je suis "fan" de tes écrits....je m'y retrouve...

Kaloo a dit…

J'aime tellement te lire lorsque tu parles de tes sentiments. Je suis incapable de les formuler aussi bien. Et bien voilà moi aussi, la larmichette.

Bises du soir tardives (pour cause de marché de Noël dans mon école maternouille)

Mélissa a dit…

Oui c'est elle qui vous a trouvé parce que ça ne pouvait être que vous!
Mélissaxx

adeline a dit…

c'est émouvant, beau, touchant, sincère,... Quelle belle narration!
Elle ne pouvait pas trouvé mieux comme parents.

Bisous à vous tous

Adeline